Et si on dansait?

Questions aux artistes

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Pourquoi vous être engagés dans le projet Et si on dansait ?

Emmanuel Jouthe : Je suis dans la quarantaine et je me suis rendu compte que j’étais plutôt étranger à ce que certains appellent « le bel âge » ou « l’âge d’or ». Cela m’a donné envie d’approfondir le contact et la relation avec des gens d’une plus longue expérience de vie que la mienne. J’en avais déjà rencontré avec le projet Écoute pour voir – dont Sarah a fait partie – et à l’occasion d’une expérience dans une maison de retraite. Ces personnes expriment une vitalité et une vulnérabilité qui me touchent et m’intriguent. Elles témoignent d’une réalité corporelle que j’ai envie de mieux connaître et dont je crois pouvoir apprendre. Je pense aussi que le fait de mettre en lien des êtres matures avec des adolescents – même si, dans les faits, il n’y en a que deux dans le groupe – peut être très riche pour tout le monde.

Sarah Dell’Ava : Ayant une pratique personnelle avec des groupes intergénérationnels, je suis à l’affut d’expériences comme celle-ci pour parvenir à mieux cerner ce que signifie être en mouvement à différents moments de la vie; voir avec quelles subtilités et quelles couleurs cette force de vie s’exprime selon les âges et les individus. D’une certaine façon, Et si on dansait? devient pour moi un territoire où je peux essayer d’interroger, de comprendre la présence au geste, car mon travail porte beaucoup sur la présence à soi et au mouvement.

Photo atelier 1 - Et si on dansait - Xavier Curnillon

Comment la spécificité de ce public conditionne-t-elle votre approche ?

Sarah : La présence à soi et au geste des membres du groupe m’émeut énormément justement. C’est comme si, autant dans notre approche que dans la leur, on ne pouvait pas faire autrement qu’aller à l’essentiel. Personne n’est là pour faire des preuves. On n’est pas dans une projection extérieure, mais dans une qualité d’être à ce qu’on fait. C’est ce que je ressens. Il y a aussi un paradoxe parce qu’on a relativement peu de temps pour mener à bien le projet et qu’en même temps, il exige de la douceur et de la progressivité : on est obligé de prendre le temps de bien expliquer les choses, de bien préparer le corps, de répéter les explorations… C’est un mélange fascinant d’efficacité et de lenteur.

Emmanuel : Notre approche est très différente du travail avec des danseurs professionnels. Dans ce cas précis, on est face à des corps qui sont tout simplement expressifs. Ce qui importe avant tout, c’est le contact, le dialogue, de répondre aux questions, de gérer les craintes, les appréhensions, les problèmes de mémoire… Cela nous amène à questionner systématiquement notre vision du corps et de la danse. Au même titre que les astrophysiciens, après être allés chercher loin dans l’espace, en arrivent à la conclusion qu’ils peuvent obtenir des réponses similaires en étudiant le micro, il est possible d’approfondir la danse en travaillant avec des sujets qui n’ont peut-être pas la capacité physique de donner des formes « spectaculaires », mais qui possèdent une essence corporelle et expressive incroyable. Il n’est plus juste question de mouvement, de mise en situation et de forme, mais de corps chargés. Il y a dans chacun d’eux quelque chose d’unique, une trajectoire de vie profondément inscrite. On sent vraiment les personnalités. Elles s’expriment dans toutes les attitudes et tous les mouvements. Rendre compte de cette réalité dans un langage artistique scénique est un beau défi.

Sarah Dell'Ava - Et si on dansait? © Xavier Curnillon

Quels éléments de l’œuvre CINQ HUMEURS pensez-vous transposer dans ce projet de médiation artistique ?

Sarah : J’ai vu le spectacle et je me souviens très clairement m’être dit que la pièce ne mettait pas en scène une virtuosité, mais qu’elle travaillait avec la charge de chaque être sur scène plutôt que de parler de danse. Je trouve donc assez facile de faire le pont, même si les consignes chorégraphiques sont différentes. Je n’ai pas l’impression que nous avons à faire un saut immense pour nous inscrire dans la continuité de cette œuvre.

Emmanuel : C’est intéressant d’entendre ce commentaire parce que même si je n’étais pas dans la virtuosité, je poussais l’interprète à ses limites en demandant de lutter pour l’équilibre, par exemple, ou en proposant des mouvements qui impliquaient une certaine force. Physiquement, c’était très exigeant. Le dépassement dont j’ai envie avec les participants de Et si on dansait? porte plus sur la proprioception, l’estime de soi et le plaisir dans le langage corporel. La différence fondamentale est que j’ai abordé CINQ HUMEURS comme une simple réponse à la musique des Quatre Saisons de Vivaldi alors que là, je travaille concrètement la thématique des saisons.

02.Jour3copie

Avez-vous des attentes pour la présentation en fin de processus ?

Emmanuel : Je me sens en migration avec ces personnes vers une terre inconnue. On la voit, on ne sait pas à quoi elle ressemble, on nous fait confiance pour mener le bateau à bon port. Alors on se donne évidemment des paramètres au niveau scénique, mais cette expérience est plus que la création d’un « spectacle », c’est une aventure collective. On est vraiment dans l’art vivant. Je m’attends à composer avec de nouvelles réalités d’une semaine à l’autre. Chaque rencontre est importante.

Sarah : Je réalise à quel point le processus de création en est un de rencontre avec soi, de transformation et que notre ancrage principal est d’accompagner les participants dans cette aventure. Pour moi, c’est ça l’essentiel. La pièce à créer ne fait que nous propulser tous ensemble vers un même but, un désir commun.

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