Et si on dansait?

Délicieux fruits de l’aventure

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Deux allées parallèles bordées de spectateurs, deux classiques rangées de gradins pour une vue générale et, en vis-à-vis, les 21 participants de Et si on dansait?, assis en rang d’oignon sur des bancs en bordure de scène. Tous vêtus de vert, ils forment le paysage composite et vibrant d’une communauté qui croque la vie à pleines dents et qui s’apprête à partager avec nous les fruits de l’aventure initiée à l’hiver.

Leur printemps explose en solos et mouvements de groupe dans une chorégraphie qu’ils rendent comme des pros par deux fois. Une dans chaque allée dont le public aura changé dans un bref intermède. Ils sont magnifiques. Touchants de vérité et de vitalité. Ils viennent prendre nos mains pour y souffler une délicate brise. Ils y déposent des pierres quand ce n’est pas leur tête. Ils murmurent à nos oreilles des haïkus qu’ils incarnent en mouvement en les dédiant plus particulièrement à l’un ou l’autre d’entre nous. Ils se donnent entièrement et sont pleinement reçus. Le public est captivé, y compris les enfants. La tendresse se lit dans les regards et les sourires. L’émotion roule parfois en larmes sur les visages. Le défi du contact avec le public est relevé de main de maître. Le spectacle a beau être porté par des amateurs qui, pour la plupart, ont plus de 50 ans, le geste est précis, la présence est totale et l’effet, saisissant.

Qu’en disent les artistes-médiateurs ayant guidé le groupe jusqu’à cette prouesse? Assis au soleil devant l’ancienne église anglicane qui abrite Circuit-Est centre chorégraphique, Emmanuel Jouthe et Sarah Dell’Ava font le bilan à chaud de l’expérience. Tous deux s’accordent à dire qu’elle fut aussi forte humainement qu’artistiquement.

La vie, essence de la danse

« La vitalité n’a pas d’âge, lâche Emmanuel, et elle s’est particulièrement exprimée dans le second enchainement. Dans le premier, c’est la rencontre avec les spectateurs, la cerise sur le Sundae. Dans le second, ils m’ont fait vivre l’aura de la cerise en quelque sorte. J’ai vu de la vie sur scène! Cela m’a conforté dans l’idée qu’on a bien tort de catégoriser les générations. Parce que dès qu’il y a de la vie, il y a une voie pour l’expression. Il faut juste une sensibilité collective pour lui donner la bonne direction. Et j’avais beau être préparé pour cet atelier, la vie prenait toujours le dessus. Malgré toutes les difficultés, je voyais la volonté, le feu dans les yeux, la gratitude, les personnalités qui s’affirmaient… C’est l’ingrédient de base pour pouvoir inviter d’autres personnes à une rencontre dans un contexte de spectacle. Tous les samedis, les participants nous rappelaient sans équivoque ‘‘on est ce qu’on est et on dit oui!’’; nous n’avions pas d’autre choix que de les suivre. »

« Plus ils pouvaient grandir et se déployer, plus j’avais l’impression que je pouvais entrer en dialogue avec eux et moi-même fleurir, renchérit Sarah. C’était une espèce de chaine d’ouverture et d’alimentation mutuelles. Il n’y avait pas eux et nous, mais nous tous dans un processus assez fébrile. »

Richesse du dialogue intergénérationnel

« Et si on dansait? donne une preuve de la possibilité et de la nécessité de l’apprentissage entre les générations, de la fluidité du lien entre jeunes et moins jeunes, de la richesse de partager différentes expériences de vie, façons d’être et de réagir, poursuit Sarah. C’est fou de voir combien chacun apprend de chacun. Par exemple, quand le duo permet la rencontre entre le rythme de Jean-Denis, qui est très lent et a tendance à s’immobiliser, et celui de Tiffanie, extrêmement fougueux et explosif, wow, ça crée un nouvel espace créatif, dynamique et tout devient possible. »

« Je n’étais pas convaincu des possibilités avec une équipe multi générationnelle, avoue Emmanuel, mais je suis très heureux d’avoir vécu ce processus avec Sarah. Toute cette chaleur humaine m’a permis de comprendre que l’intergénérationnel est possible quand ta pensée et ton intention sont claires et que tu crées une relation avec le participant, le protagoniste sur scène. Il n’est plus question de TA vision artistique, mais du contact que tu établis avec le terreau. »

Du bon usage du temps

« Je me rends compte aussi qu’en tant que créatrice, je suis souvent dans une frénésie du micro changement, commente Sarah. Je veux vite changer ceci ou cela pour que ce soit mieux, que ça corresponde à ce que j’imagine. Dans ce projet, il fallait au contraire limiter l’information, aller lentement et ne pas trop faire de changements une fois les choses établies. J’ai trouvé très intéressant de devoir accepter les choses telles qu’elles étaient et de faire confiance au fait qu’elles allaient trouver leur rythme. J’ai compris qu’il suffisait de se déposer dans ce qui a été créé et de le laisser vivre pour que ça trouve sa place. Et ça, c’est une grande leçon de vie et d’art. »

« Ce matin encore, on a pris 50 minutes sur les deux heures que nous avions avec eux pour leur faire éprouver le poids de leur tête à déposer dans les mains des spectateurs, raconte Emmanuel. C’est un luxe infini et on tremblait tous les deux intérieurement en se disant qu’on débordait du processus. Mais le cœur de la proposition étant la relation, c’était nécessaire qu’ils ressentent physiquement ce poids pour renforcer cette relation. Tout ce qu’on a vécu avec cet exercice a éveillé en eux la conscience que chaque acte de la danse est consacré. C’était extrêmement long mais nécessaire et tout à fait merveilleux! »

Redécouverte mutuelle

Si Sarah a déjà dansé dans plusieurs œuvres d’Emmanuel, c’est la première fois qu’ils collaboraient dans un projet de médiation artistique avec des rôles très complémentaires comme l’ont mentionné plusieurs des participants dans leurs témoignages. Une occasion de découvrir des aspects de l’autre qu’ils n’avaient pas perçus jusqu’alors.

« J’ai trouvé un extraordinaire équilibre dans notre relation, confie Emmanuel. Elle était très poreuse et constructive. Comme si Sarah et moi étions les deux mains d’un guitariste sans lesquelles aucune musique n’aurait pu sortir de l’instrument. Grâce à elle, je n’ai pas du tout vécu de stress de production. Je me suis concentré sur la création d’un cheminement dans lequel les participants soient à l’aise et qu’ils soient dans une poésie, dans un grand haïku. Et ce haïku est très beau. »

« Pour ma part, je suis assez émerveillée de la rapidité avec laquelle Emmanuel crée une tension spatiale, temporelle, musicale, chorégraphique, indique Sarah. Pour ça, je lui tire mon chapeau! Nous avons aussi découvert des éléments qui se recoupent dans nos modes de création respectifs, comme le travail avec les pierres et les haïkus, que nous abordons de façon très différente. Nous avons dû chercher des terrains de pratique communs, des entrées organiques dans le travail même quand nous ne partagions pas forcément la ligne directrice d’une idée. Pour moi qui ne suis pas tant habituée à la collaboration, c’est une expérience assez marquante. »

Une expérience marquante pour tous qui, devant l’insistance des participants, pourrait bien avoir des suites avec l’aide de Circuit-Est centre chorégraphique. Mais si rien n’est encore très sûr de ce point de vue-là, elle se prolonge déjà autrement pour Sarah avec l’inauguration toute récente des ateliers créatifs intergénérationnels de l’ESPACE ORIRI.

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