Et si on dansait?


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Délicieux fruits de l’aventure

Deux allées parallèles bordées de spectateurs, deux classiques rangées de gradins pour une vue générale et, en vis-à-vis, les 21 participants de Et si on dansait?, assis en rang d’oignon sur des bancs en bordure de scène. Tous vêtus de vert, ils forment le paysage composite et vibrant d’une communauté qui croque la vie à pleines dents et qui s’apprête à partager avec nous les fruits de l’aventure initiée à l’hiver.

Leur printemps explose en solos et mouvements de groupe dans une chorégraphie qu’ils rendent comme des pros par deux fois. Une dans chaque allée dont le public aura changé dans un bref intermède. Ils sont magnifiques. Touchants de vérité et de vitalité. Ils viennent prendre nos mains pour y souffler une délicate brise. Ils y déposent des pierres quand ce n’est pas leur tête. Ils murmurent à nos oreilles des haïkus qu’ils incarnent en mouvement en les dédiant plus particulièrement à l’un ou l’autre d’entre nous. Ils se donnent entièrement et sont pleinement reçus. Le public est captivé, y compris les enfants. La tendresse se lit dans les regards et les sourires. L’émotion roule parfois en larmes sur les visages. Le défi du contact avec le public est relevé de main de maître. Le spectacle a beau être porté par des amateurs qui, pour la plupart, ont plus de 50 ans, le geste est précis, la présence est totale et l’effet, saisissant.

Qu’en disent les artistes-médiateurs ayant guidé le groupe jusqu’à cette prouesse? Assis au soleil devant l’ancienne église anglicane qui abrite Circuit-Est centre chorégraphique, Emmanuel Jouthe et Sarah Dell’Ava font le bilan à chaud de l’expérience. Tous deux s’accordent à dire qu’elle fut aussi forte humainement qu’artistiquement.

La vie, essence de la danse

« La vitalité n’a pas d’âge, lâche Emmanuel, et elle s’est particulièrement exprimée dans le second enchainement. Dans le premier, c’est la rencontre avec les spectateurs, la cerise sur le Sundae. Dans le second, ils m’ont fait vivre l’aura de la cerise en quelque sorte. J’ai vu de la vie sur scène! Cela m’a conforté dans l’idée qu’on a bien tort de catégoriser les générations. Parce que dès qu’il y a de la vie, il y a une voie pour l’expression. Il faut juste une sensibilité collective pour lui donner la bonne direction. Et j’avais beau être préparé pour cet atelier, la vie prenait toujours le dessus. Malgré toutes les difficultés, je voyais la volonté, le feu dans les yeux, la gratitude, les personnalités qui s’affirmaient… C’est l’ingrédient de base pour pouvoir inviter d’autres personnes à une rencontre dans un contexte de spectacle. Tous les samedis, les participants nous rappelaient sans équivoque ‘‘on est ce qu’on est et on dit oui!’’; nous n’avions pas d’autre choix que de les suivre. »

« Plus ils pouvaient grandir et se déployer, plus j’avais l’impression que je pouvais entrer en dialogue avec eux et moi-même fleurir, renchérit Sarah. C’était une espèce de chaine d’ouverture et d’alimentation mutuelles. Il n’y avait pas eux et nous, mais nous tous dans un processus assez fébrile. »

Richesse du dialogue intergénérationnel

« Et si on dansait? donne une preuve de la possibilité et de la nécessité de l’apprentissage entre les générations, de la fluidité du lien entre jeunes et moins jeunes, de la richesse de partager différentes expériences de vie, façons d’être et de réagir, poursuit Sarah. C’est fou de voir combien chacun apprend de chacun. Par exemple, quand le duo permet la rencontre entre le rythme de Jean-Denis, qui est très lent et a tendance à s’immobiliser, et celui de Tiffanie, extrêmement fougueux et explosif, wow, ça crée un nouvel espace créatif, dynamique et tout devient possible. »

« Je n’étais pas convaincu des possibilités avec une équipe multi générationnelle, avoue Emmanuel, mais je suis très heureux d’avoir vécu ce processus avec Sarah. Toute cette chaleur humaine m’a permis de comprendre que l’intergénérationnel est possible quand ta pensée et ton intention sont claires et que tu crées une relation avec le participant, le protagoniste sur scène. Il n’est plus question de TA vision artistique, mais du contact que tu établis avec le terreau. »

Du bon usage du temps

« Je me rends compte aussi qu’en tant que créatrice, je suis souvent dans une frénésie du micro changement, commente Sarah. Je veux vite changer ceci ou cela pour que ce soit mieux, que ça corresponde à ce que j’imagine. Dans ce projet, il fallait au contraire limiter l’information, aller lentement et ne pas trop faire de changements une fois les choses établies. J’ai trouvé très intéressant de devoir accepter les choses telles qu’elles étaient et de faire confiance au fait qu’elles allaient trouver leur rythme. J’ai compris qu’il suffisait de se déposer dans ce qui a été créé et de le laisser vivre pour que ça trouve sa place. Et ça, c’est une grande leçon de vie et d’art. »

« Ce matin encore, on a pris 50 minutes sur les deux heures que nous avions avec eux pour leur faire éprouver le poids de leur tête à déposer dans les mains des spectateurs, raconte Emmanuel. C’est un luxe infini et on tremblait tous les deux intérieurement en se disant qu’on débordait du processus. Mais le cœur de la proposition étant la relation, c’était nécessaire qu’ils ressentent physiquement ce poids pour renforcer cette relation. Tout ce qu’on a vécu avec cet exercice a éveillé en eux la conscience que chaque acte de la danse est consacré. C’était extrêmement long mais nécessaire et tout à fait merveilleux! »

Redécouverte mutuelle

Si Sarah a déjà dansé dans plusieurs œuvres d’Emmanuel, c’est la première fois qu’ils collaboraient dans un projet de médiation artistique avec des rôles très complémentaires comme l’ont mentionné plusieurs des participants dans leurs témoignages. Une occasion de découvrir des aspects de l’autre qu’ils n’avaient pas perçus jusqu’alors.

« J’ai trouvé un extraordinaire équilibre dans notre relation, confie Emmanuel. Elle était très poreuse et constructive. Comme si Sarah et moi étions les deux mains d’un guitariste sans lesquelles aucune musique n’aurait pu sortir de l’instrument. Grâce à elle, je n’ai pas du tout vécu de stress de production. Je me suis concentré sur la création d’un cheminement dans lequel les participants soient à l’aise et qu’ils soient dans une poésie, dans un grand haïku. Et ce haïku est très beau. »

« Pour ma part, je suis assez émerveillée de la rapidité avec laquelle Emmanuel crée une tension spatiale, temporelle, musicale, chorégraphique, indique Sarah. Pour ça, je lui tire mon chapeau! Nous avons aussi découvert des éléments qui se recoupent dans nos modes de création respectifs, comme le travail avec les pierres et les haïkus, que nous abordons de façon très différente. Nous avons dû chercher des terrains de pratique communs, des entrées organiques dans le travail même quand nous ne partagions pas forcément la ligne directrice d’une idée. Pour moi qui ne suis pas tant habituée à la collaboration, c’est une expérience assez marquante. »

Une expérience marquante pour tous qui, devant l’insistance des participants, pourrait bien avoir des suites avec l’aide de Circuit-Est centre chorégraphique. Mais si rien n’est encore très sûr de ce point de vue-là, elle se prolonge déjà autrement pour Sarah avec l’inauguration toute récente des ateliers créatifs intergénérationnels de l’ESPACE ORIRI.

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Témoignages

Rencontre avec 7 participants plus qu’allumés de Et si on dansait? pour un premier bilan et quelques impressions avant le jour J du 30 avril. Parmi les dénominateurs communs : le désir que la présentation publique ne soit qu’une étape dans la découverte des joies de l’expression par le mouvement et de la création.

Sortir de sa coquille, assouplir le mental

DSC00161Poussée par sa fille à relever le défi de se lancer dans l’inconnu d’une aventure de création, Jocelyne Chevallier, 66 ans, n’y trouve que des avantages. « Ça change tous mes paradigmes », lance-t-elle pour ouvrir notre conversation. Avec une éducation où il était interdit de s’exprimer et une carrière dans la finance, elle n’avait eu jusqu’à présent que la structure pour référence. La danse, elle a toujours aimé ça. Mais avec des comptes et des mouvements qui suivent la musique. « J’étais plutôt conventionnelle, reconnaît-elle. À mon époque, Elvis Presley, c’était le diable! On est à des lunes de ça!» Alors, on comprend bien qu’il lui ait fallu un peu de temps pour réussir à se laisser-aller à l’improvisation, à laisser parler son imaginaire et son instinct.

« L’abandon a été progressif, guidé par Emmanuel et Sarah qui sont très passionnés et nous incitent à les suivre par une série de jeux qui favorisent le lâcher-prise et créent une certaine euphorie. Et puis, la présence des autres a favorisé mon évolution et j’ai découvert avec bonheur que la structure n’est pas la seule voie pour aboutir à quelque chose. »

Retraitée depuis cinq ans, Jocelyne a eu tendance à s’assoupir un peu dans le confort de ses pantoufles. Et si on dansait? a redonné un élan à son désir d’apprendre et de se dépasser et lui procure un sentiment de fierté et d’accomplissement qu’elle a aussi moins souvent l’occasion d’expérimenter. Mais il ne faudrait tout de même pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué : le test final, ce sera la présentation publique. Parce que là, il va falloir bien performer. Et si, bien performer, c’était tout simplement de réussir à composer avec les erreurs, les imperfections, lui dis-je. « Mais oui, je pourrais l’envisager comme ça. Une autre invitation à changer de paradigme », s’exclame-t-elle en riant. 


Retrouver la liberté de l’enfance

Zumba, danses sociales, danse en ligne, club de marche… À 60 ans, Louise Vignis est une de ces retraitées qui croque la vie à belles dents et ne s’ennuie jamais. C’est par le centre communautaire pour aînés Projet changement qu’elle a eu vent du projet organisé par Circuit-Est centre chorégraphique. Pourquoi ne pas ajouter la danse contemporaine à son agenda et pourquoi ne pas y embarquer son amie et complice France ? D’emblée, elle a eu la piqure. Et pour rien au monde, elle n’aurait raté un de ces rendez-vous du samedi matin.

DSC00967« J’ai souvent dit à la blague que je me sentais comme à la maternelle, confie-t-elle. J’ai été élevée par les bonnes sœurs et j’ai envié cette chance que mes filles ont eue de s’épanouir par la pratique des arts à la maternelle. Et bien, c’est chose faite pour moi aussi! »

Fonctionnaire « très encadrée et encadrante » pendant 35 ans, Louise a dû s’adapter, comme plusieurs autres participants, à la liberté offerte par la création avec Emmanuel et Sarah. « Ils nous ont laissés assez libres de nos gestes et de nos pensées, précise-t-elle. Nous devons respecter les grandes lignes du spectacle, mais il y a peu de synchronisation et chacun de nous décide de son interprétation. Ça a été déstabilisant au départ, mais j’ai embarqué et j’en retire énormément de plaisir. »

Le plaisir, ce moteur essentiel de toute activité humaine, est aussi un gage de persévérance. Car, le corps de Louise ne répond plus aussi bien qu’elle le souhaiterait et, soucieuse de sa santé, elle trouve dans la danse créative une occasion idéale de prendre soin d’elle en « bougeant dans la joie ». Un moment d’évasion excellent pour le corps, la tête et le cœur.

 

Partir de soi, aller vers les autres

Il n’est jamais trop tard pour oser la transformation. Richard Trottier en est une preuve vivante. À 70 ans, il s’est inscrit à Et si on dansait? pour vaincre ses blocages dans l’expression corporelle. Avec un projet s’adressant aux personnes âgées, il était sûr que l’on n’exigerait pas de lui une performance. Et pour ce qui est de la mémoire, il a trouvé juste assez de mouvements à mémoriser pour faire travailler le cerveau sans que ça devienne une épreuve. Bref, les conditions étaient idéales pour qu’il se jette à l’eau sans crainte.

« Ce à quoi je ne m’attendais pas et qui m’a beaucoup plu, c’est l’importance accordée par Emmanuel et Sarah à la conscience de son propre corps. Ils nous ont beaucoup poussés à vivre l’expérience de façon plus sensorielle qu’intellectuelle. Comme je travaille toujours très fort dans ma tête, c’était parfait pour moi. Le travail sur le rythme et sur les changements de poids d’une jambe à l’autre m’ont aussi beaucoup aidé. »

DSC00949Autre élément ayant favorisé l’ouverture de Richard : la bienveillance du groupe. « J’ai aussi été agréablement surpris par le fait d’être en contact avec les autres danseurs et avec le public; que ce soit un projet collectif. Je me suis tout de suite senti en confiance. Je savais que je ne serais pas jugé. J’ai été touché de voir que les autres aussi cherchaient à réaliser quelque chose à travers ce projet, y compris pour les artistes. Car ils changeaient parfois d’idée quand certaines propositions ne marchaient pas. Et même si c’était un peu intimidant au départ, j’ai trouvé que le contact corporel renforçait l’esprit de camaraderie et le sentiment de bâtir quelque chose ensemble. »

De nature plutôt individualiste, Richard a découvert ici les joies d’une solidarité tissée dans le silence des danses partagées. Une manière de communiquer inhabituelle qui brise l’isolement typique de la vie citadine, qui ouvre les horizons. Et lui qui s’impose cinq séances hebdomadaires d’elliptique et d’étirements pour pouvoir s’adonner librement aux plaisirs de la table, il a maintenant trouvé une autre bonne raison de se maintenir en forme.

 

Trouver la beauté au-delà des standards

DSC01004Enfant, Céline Cossette dansait dans le sous-sol de la maison familiale en regardant Les Beaux Dimanches à la télévision. Pourtant, c’est au théâtre qu’elle s’adonne depuis plus de 15 ans et, aujourd’hui âgée de 66 ans, elle est en voie de professionnalisation. Cet inspirant projet de retraite, elle l’enrichit aussi de toutes sortes d’activités parmi lesquelles Et si on dansait? Comme bien d’autres participants, elle souligne le plaisir toujours renouvelé des ateliers du samedi, l’intérêt de la diversité du groupe et le confort d’une pratique où on laisse au vestiaire tout jugement et censure.

« J’ai plus l’impression de faire partie d’une aventure que d’une performance; je n’ai pas à rentrer dans un rôle. Je découvre que je peux faire un tout avec mon corps et ce qui est fantastique, c’est que, moi qui déteste les miroirs parce que je me trouve trop grosse, j’oublie totalement mon image quand je danse. »

C’est donc en toute liberté et, dit-elle, avec une forme de naïveté que Céline explore les possibilités de mouvements, s’émerveillant comme une enfant de réussir des choses dont elle ne se pensait pas capable. Au fil des semaines, elle a gagné en souplesse… de corps et d’esprit.

« Quand je regarde les autres danser, je suis touchée par toute cette belle créativité : les gens sont vrais, ils s’expriment à partir de qui ils sont sans souci de faire joli. Je les trouve beaux. Ces ateliers ont réveillé en moi une bienveillance et une capacité d’étonnement que j’aimerais conserver pour regarder le monde. »

Habituée des processus de création, Céline compose facilement avec l’insécurité que génèrent les essais-erreurs et les changements de direction. « On propose; Emmanuel et Sarah disposent. J’ai l’impression qu’ils auraient voulu aller encore plus loin avec nous, mais on est arrivé quand même à une proposition de qualité, très intéressante. Travailler avec eux a renforcé ma conviction qu’il faut faire confiance au processus et au groupe. Bien sûr, l’approche de la présentation publique fait monter la nervosité, mais moi, je ne ressens pas de pression face à ce qui n’est pas bien placé. Il s’agit juste de partager les fruits d’une aventure. »

Poser un nouveau regard sur la danse

DSC09857« Il existe peu de propositions de ce genre pour les personnes âgées et c’est encore plus rare que des hommes s’y inscrivent », se réjouit Danielle Boileau, même si, des cinq hommes présents à la séance d’information de Et si on dansait?, il n’en est resté finalement que trois. Entraînée dans l’aventure par son amie Céline, cette retraitée de 65 ans avait justement abandonné le tango après quatre ans pour cause de manque de partenaires masculins. « Une belle connivence s’est développée avec les gens de mon groupe, on rit beaucoup. Je me sens plus proche d’eux que je ne l’avais imaginé. Et puis, la présence de participantes plus jeunes est très rafraîchissante. L’une d’entre elles est particulièrement pétillante, allumée. »

Des décalages entre ce qu’elle avait imaginé et la réalité des faits, Danielle en a réduit quelques autres au fil des séances. « Je pensais avoir plus de rythme, être plus souple et être capable d’une meilleure fluidité, mentionne-t-elle. Certaines consignes étaient moins faciles à réaliser qu’elles n’en avaient l’air. J’ai dû apprivoiser mon corps. » Heureuse de faire travailler ses méninges tout autant que son anatomie, elle a particulièrement aimé d’avoir à créer sa propre séquence chorégraphique à partir de petits poèmes japonais, des haïkus, tirés au hasard. Autre surprise pour elle : le fait qu’une grande partie du matériel dansé est produit par les participants eux-mêmes.

« Je m’attendais à devoir exécuter une chorégraphie écrite. Pour moi, ce que nous faisons ressemble plus à de l’expression corporelle qu’à de la danse. » Le mouvement doit-il être formel et clairement codifié pour être de la danse? Bien des gens, comme Danielle, en sont convaincus. Pas du tout prête à qualifier de « chorégraphie » la mise en espace de tout le matériel produit pendant les ateliers, elle reconnaît pourtant que le travail présenté le 30 avril résulte d’une démarche artistique mûrement réfléchie. Et ce qu’elle en apprécie le plus, c’est la très contemporaine dimension interactive de ce work in progress.

« Je trouve génial que le public soit impliqué et je n’éprouve aucune gêne à regarder les spectateurs dans les yeux ni à être en contact physique avec eux. Ils vont avoir à se déplacer pendant la présentation pour voir tout le monde. Je pense qu’ils vont se sentir partie prenante du spectacle et qu’ils seront plus attentifs. C’est vraiment bien. »

Déjouer les habitudes, s’inspirer des différences

 Quand elle a vu l’évènement sur Facebook, le fait qu’elle ne corresponde pas à la tranche d’âge des participants recherchés pour Et si on dansait? n’a pas arrêté Tiffanie Boffa. À 23 ans, cette jeune danseuse professionnelle se passionne pour la façon dont le mouvement se fraie un passage dans le corps de non-danseurs adultes et, qui plus est, de personnes âgées. Forte d’une expérience intergénérationnelle vécue l’été dernier, elle a écrit aux responsables de Circuit-Est centre chorégraphique pour voir comment elle pourrait s’intégrer au projet. On lui a tout simplement offert de vivre l’expérience de l’intérieur.IMG_0047esod_atelier_26-03_par CE

« Au début, je ne savais pas comment me positionner, mais je me suis laissée porter par les évènements, guidée par Emmanuel et Sarah. J’apprends énormément en observant leur approche, les difficultés auxquelles ils font face et les solutions qu’ils trouvent. Ils sont très sensibles, très impliqués et complémentaires. Ils ont réussi à établir un réel contact avec tout le monde et à offrir du temps à chacun. »

Aussi pleinement participante que les autres, Tiffanie s’est bien gardée de prendre le lead qu’on lui aurait volontiers laissé lors des explorations collectives. La collaboration avec des non-professionnels l’a même amenée à sortir de ses habitudes, à moduler ses réflexes en recherche créative. « Je ne me suis jamais ennuyée une seule seconde dans cette expérience qui m’entraîne à développer mon écoute face à ce genre de public. Je les trouve volontaires, super investis, prêts à se donner toujours plus à chaque répétition. Ils ont pris de l’assurance au fil des séances, ils prennent plus d’initiatives, dévoilent leur sensibilité, affirment leur personnalité… Ils sont aussi inspirants que n’importe quels danseurs professionnels. »

Se raconter par le mouvement

 Quand sa mère lui a proposé de s’inscrire avec son amie Madeleine pour le projet Et si on dansait?, Mathilde Fortin, 14 ans a dit oui sans trop savoir dans quoi elle s’embarquait. Déjà bénévole auprès de personnes atteintes d’Alzheimer dans le cadre d’un programme du Musée McCord, elle complète ainsi son expérience avec un autre type de représentants de l’âge d’or.

DSC00930« C’est intéressant d’échanger avec des gens plus expérimentés, on a d’autres sujets de conversation, on peut apprendre plein de choses, avance-t-elle, dans un discours très structuré. Je suis un peu timide et ne vais pas naturellement vers les autres, mais les duos nous ont permis de nous rapprocher et, finalement, je me rends compte que l’âge n’a pas d’importance. Quelqu’un de sympa est sympa, c’est tout. »

Initiée au ballet classique qu’elle pratique à raison de deux fois par semaine, Mathilde a aussi eu l’occasion de se frotter à l’improvisation dans un cours de danse contemporaine qu’elle a pris l’an dernier en compagnie de Madeleine qui compose avec elle le pôle adolescent de Et si on dansait? Elle en trouve les exigences parfaitement appropriées à un public avec différentes capacités physiques. De son côté, elle apprécie la liberté de mouvement de la danse contemporaine et le champ qu’elle ouvre à son expressivité.

« En classique, on est tous pareils, il faut contrôler tous ses muscles pour avoir la bonne posture et les émotions sont calculées, on joue un rôle. Je me débrouille bien, mais je ne suis pas dans le Top. Alors qu’ici, tout le monde est différent, il n’y a pas de niveau à atteindre, pas de comparaison. On cherche vraiment le ressenti, les émotions et je me rends compte que je vais beaucoup puiser dans mon vécu pour improviser. S’il ne m’était rien arrivé, je n’aurais aucune base pour danser. Je trouve cette manière de créer très libératrice : danser ce qui m’est arrivé, c’est comme me confier à quelqu’un. Et puis, même quand je ne suis pas inspirée, je commence à bouger et une idée arrive. Je peux faire des choses très différentes sur une même musique selon mon état du moment. J’adore ça. Inventer me rend très fière de moi. »

Également violoniste à ses heures, Mathilde n’éprouve aucune angoisse à l’approche de la présentation publique. Super confiante, elle a même plutôt hâte. « Les ateliers sont axés sur l’exploration, pas sur la mémorisation. La chorégraphie a d’ailleurs souvent changé pour coller à la vision d’Emmanuel et de Sarah. On n’est pas des robots qui doivent tout connaître sur le bout des doigts. Alors, même si c’est imparfait, ça va être beau. Le plus important, c’est de s’amuser. »


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Danser pour mieux vieillir (ensemble)

Jusqu’à un certain âge, les principales craintes que nous nourrissons concernant notre santé sont celles de maladies graves qui pourraient nous coûter la vie. Pour les personnes de 60 ans et plus, les inquiétudes se concentrent plus sur les pertes de mobilité et de mémoire. Car ce sont les deux éléments qui garantissent notre autonomie et nous assurent de vieillir et de mourir dans la dignité. Pas facile, en effet, d’être obligé de s’en remettre aux autres pour s’habiller, se laver, se nourrir, se déplacer. Dur de constater qu’on ne retient plus bien un certain nombre d’informations et de sentir planer l’ombre de la sénilité. Voilà la raison pour laquelle j’ai décidé d’orienter les recherches de cette troisième chronique sur les effets potentiels de la danse sur le cerveau et sur la santé mentale.

Le vieillissement du cerveau

Mes premières recherches me conduisent sur le site du Laboratoire d’étude de la santé cognitive des aînés (LESCA) où l’on explique que peu de nouveaux neurones se forment dans le cerveau adulte et que le nombre de connexions neuronales diminue avec l’âge. En d’autres termes, nous avons un certain quota de cellules cérébrales et les réseaux de communication qu’elles organisent entre elles se désagrègent avec le temps. Mais tandis que les zones responsables de nos fonctions vitales sont relativement épargnées, celles qui gèrent notre mémoire et nos fonctions exécutives sont les plus sujettes au vieillissement. Trous de mémoire, difficultés à faire plusieurs choses en même temps ou à inhiber un comportement inadéquat font partie des symptômes liés à la dégradation de ces aires cérébrales. La bonne nouvelle, c’est que même vieillissant, notre cerveau reste doué d’un pouvoir de transformation. C’est ce qu’on appelle la plasticité neuronale : il peut non seulement apprendre, mais aussi apprendre à faire les choses différemment.

Limiter les dégâts

Parmi les actions à mettre en œuvre pour ralentir le vieillissement du cerveau, les chercheurs du LESCA recommandent de garder nos circuits neuronaux actifs. En pratiquant de nouvelles activités pour offrir au cerveau l’occasion de créer de nouveaux circuits neuronaux. Cela peut par exemple faciliter notre adaptation à un environnement changeant et la prise de décision pour trouver des solutions dans les situations où notre routine est contrariée. Mais pour être vraiment efficaces, ces nouvelles activités doivent nous pousser hors de notre zone de confort et au-delà de nos limites connues. Retourner sur les bancs d’école, se servir de nouveaux outils technologiques compte au nombre des choix possibles. Ainsi, les participants de Et si on dansait? prennent soin de leur cerveau sans l’avoir prémédité. L’attention dont ils doivent faire preuve pour répondre aux consignes d’Emmanuel et de Sarah et les efforts de mémoire qu’ils doivent fournir pour reproduire les différentes séquences chorégraphiques sont autant de stimulations positives de leurs fonctions cognitives.

Bouger pour la longévité

C’est de notoriété publique : l’activité physique est une condition majeure pour entretenir une bonne santé tout au long de la vie. Mais si les exercices en douceur et en fluidité sont excellents pour les articulations, comme nous l’avons vu dans ma précédente chronique, c’est d’aérobie dont notre cerveau semble avoir le plus besoin pour des retombées significatives au niveau des fonctions cognitives. C’est ce que révèlent les études scientifiques menées jusqu’à présent, précisant que l’activité doit durer une heure et être pratiquée au minimum trois fois par semaine. La danse, si tant est qu’elle sollicite fortement le système cardiorespiratoire, peut donc contribuer à améliorer la vitalité cognitive. Mais quels bienfaits pour le cerveau une danse plus modérée peut-elle avoir en comparaison d’une séance de cardio sur vélo ? C’est ce que certains membres de l’équipe du LESCA cherchent à savoir dans le cadre d’une étude menée sur trois ans en collaboration avec le Centre national de danse-thérapie, à Montréal.

La coordinatrice en recherche Alida Esmail est restée très prudente sur les résultats préliminaires de cette étude où l’activité dansée comprend des mouvements expressifs et des exercices entre participants dans lesquels l’équilibre entre en jeu et la mémoire est légèrement sollicitée. Les premiers constats sont que la dimension sociale entretient la motivation des individus et que la danse aurait de meilleures incidences sur la qualité de vie physique et mentale. Mais la preuve scientifique reste encore insuffisante.

Estime de soi et autres bénéfices

Mes recherches m’ont aussi conduite jusqu’à Rouyn-Noranda, sur la trace de Muguette Lacerte, infirmière retraitée qui a vanté les bienfaits de la danse pour la santé dans le média communautaire Journal Ensemble. Elle a un peu lu sur le sujet et surtout, elle en a fait l’expérience sur le terrain, car elle a pratiqué danses en ligne, sociales, baladi, Zumba et s’est même risquée une fois en atelier de création. « Pendant longtemps, je dansais de 10 à 15 heures par semaine, c’était ma drogue ! On sait que la danse libère des endorphines, ce qui augmente les capacités cognitives, et aussi de la dopamine qui provoque une sensation de bien-être. Des publications dans le New England Journal of Medicine l’ont démontré », assure-t-elle.

Comme les chercheurs du LESCA, l’ex-infirmière souligne l’importance pour les personnes âgées de briser la routine et l’isolement, d’aller à la rencontre de l’autre. C’est bon pour le cerveau et aussi pour l’humeur. Comme eux, elle évoque la réduction du stress qu’elle pense liée au fait de vivre l’instant présent et à l’augmentation de l’estime de soi qui vient avec la satisfaction de réaliser des tâches dont on ne se croyait pas capable. « On a souvent appris à cultiver un jardin, à faire de la couture, à peindre…, mais rarement à créer avec son corps, reconnaît-elle. Un projet tel que Et si on dansait? permet de s’exprimer, de mieux se connaître, de prendre conscience de soi et de se faire plus confiance par la suite. C’est particulièrement important pour les aînés. Et puis, la fierté de s’être engagé dans une aventure comme celle-ci et de la mener à bien a aussi des effets très positifs sur des personnes dont la société ne reconnaît pas toujours la valeur. »

Deux générations, des réalités similaires

Muguette Lacerte a travaillé en fin de carrière à la prévention des chutes et de la violence chez les personnes âgées. Commentant en direct la vidéo L’entrée dans l’espace, elle reconnaît le travail de l’équilibre et de la coordination, se réjouit des contacts physiques qui nourrissent une rencontre plus intime et invite à développer l’écoute de l’autre et de soi. Car tout cela, selon elle, est susceptible d’améliorer la qualité de vie des individus. Mais ce qui l’interpelle le plus, c’est la dimension intergénérationnelle du projet.

« La rencontre des générations est particulièrement importante dans la prévention de la violence auprès des aînés, car jeunes et personnes âgées vivent des situations très similaires. Prenons l’exemple du permis de conduire : les jeunes le veulent pour accéder à une forme de liberté, les personnes âgées veulent le conserver parce qu’il est synonyme d’autonomie. Les abus financiers que subissent certaines personnes âgées sont comparables au taxage dans les écoles et provoquent le même type de sentiments. Le jeune veut montrer de quoi il est capable pour faire sa place; la personne âgée doit aussi faire la preuve qu’elle peut conserver sa place et ses responsabilités… Cela a l’air évident quand on le dit, mais on a besoin de l’enseigner pour que le regard que les générations se portent mutuellement puisse changer. Pour ce qui est de la violence, une personne ayant une bonne estime de soi pourra mieux s’en défendre. Alors pour moi, tous les moyens sont bons pour briser l’isolement, s’extérioriser et augmenter la confiance en soi. Entre autres, la danse. »


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La danse et le corps vieillissant

Danser, ça fait du bien. Tous ceux qui pratiquent les danses sociales et de loisirs vous le diront. Les autres n’ont vraiment pas idée de ce qu’ils perdent! Et je ne parle pas juste de la joie de bouger sur la musique, de s’amuser et de créer des liens. Bien sûr, comme personne ne conserve la souplesse hallucinante des bébés, certaines précautions sont nécessaires pour que l’expérience ne bascule pas du plaisir à la douleur. Tandis que les danseurs professionnels redoublent d’attention pour minimiser les risques de blessures, les participants de Et si on dansait? savent qu’il faut particulièrement prendre soin d’un corps vieillissant. Conscients des limites que leur impose l’âge, ils organisent intuitivement leurs mouvements pour satisfaire leur désir d’explorer tout en veillant à leur intégrité physique. Ils ignorent sans doute tous les bienfaits physiologiques que leur procurent ces précieux rendez-vous du samedi matin.

Se faire du bien l’air de rien

« En dehors d’une activité physique régulière, tu n’as pas d’autre choix que les thérapies manuelles pour t’aider », m’a déclaré mon médecin au sujet des façons de calmer les douleurs combinées de l’arthrose et des longues heures passées devant l’ordinateur. « La seule chose que la médecine classique puisse t’offrir, ce sont des médicaments qui atténueront peut-être les symptômes, mais ne règleront pas tes problèmes. » C’est pourquoi je me suis tournée vers une ostéopathe pour étudier la question des bienfaits physiologiques liés à Et si on dansait? Et si j’ai choisi Irène Galesso, c’est qu’en plus d’être thérapeute, elle enseigne la danse à l’Académie de danse d’Outremont dont elle est la directrice et qu’elle participe à la table de concertation des aînés de sa municipalité pour proposer à ces derniers des activités qui répondent à la fois à leurs désirs et à leurs besoins. Avant notre rencontre, elle a regardé les tutoriels sur notre blogue. Sa première remarque porte sur celui intitulé Échauffement du corps.

« L’idée de faire tracer le prénom Claude en utilisant les différentes parties du corps est une merveilleuse façon d’amener les participants à bouger sans y penser. C’est parfait pour aller chercher la fluidité et la liberté dans les articulations plutôt que d’imposer des exercices qui visent la performance. Aujourd’hui, bien des programmes d’entraînement imposent hélas un stress inutile et potentiellement dommageable. L’ostéopathie recommande au contraire d’éviter de travailler en force, y compris dans les étirements, et préconise la fluidité pour redonner de la mobilité au corps. »

Performance dansée sous le regard des autres participants

 

Stimuler la vitalité

Dans l’entrevue publiée au début du processus, le chorégraphe Emmanuel Jouthe se disait touché et intrigué par la vitalité insoupçonnée des personnes âgées. Il faut bien dire que la croyance populaire associe volontiers vieillesse à dégradation et la tendance est encore forte d’écarter les aînés des cercles sociaux, voire de les isoler. Pourtant, vieillir, ce n’est décidément pas la fin du monde. Et la vitalité ne se mesure pas seulement en capacité à bondir comme un beau diable ou à courir un marathon. En ostéopathie, elle se reflète dans ce qu’on appelle « le mouvement respiratoire primaire ».

 « Cette notion de vitalité se trouve aussi dans la médecine millénaire chinoise, commente Irène Galesso. Ce sont des vagues, les petites et grandes marées, repérables au toucher partout dans le corps et à différents niveaux de profondeur. Ce flux et ce reflux peuvent être contrariés par toutes sortes d’éléments. Le rôle de l’ostéopathe est de trouver dans quel système – osseux, musculaire, organique, nerveux, liquidien, etc. – se situe la cause du ralentissement et tenter de relancer le mouvement respiratoire primaire. Il utilise diverses techniques pour initier une forme de dialogue avec le corps du patient qui répond à la mesure de ses capacités. Le corps est abordé de façon holistique dans ses dimensions psychosomatiques, c’est-à-dire que le corps et l’esprit sont impliqués au même titre. L’ostéopathe suggère et c’est le patient qui fait le travail. D’où la nécessité de respecter les rythmes de chacun. La danse, telle qu’elle est proposée dans le cadre du projet Et si on dansait? agit un peu de la même façon. Elle offre aussi des possibilités de relancer la vitalité. » Comment? En partie grâce à l’action mirifique de la lymphe.

Les pouvoirs cachés de la lymphe

Liquide biologique blanchâtre, la lymphe circule dans tout le corps via un réseau complexe à l’image du système sanguin. Elle baigne les organes, à commencer par le cerveau, et contribue de façon importante à l’efficacité du système immunitaire. Elle remplit aussi des fonctions de drainage et d’épuration des déchets cellulaires, nourrit le sang, les organes et les articulations particulièrement sensibles aux effets du vieillissement.

« Pour ce qui est de la mobilité et de la vitalité, poursuit Irène Galesso, l’intérêt de la danse telle qu’elle est pratiquée par exemple dans l’échauffement, c’est qu’elle sollicite le système liquidien – artériel, veineux et lymphatique. Cela active les échanges gazeux qui se produisent naturellement quand on respire et qui favorisent l’ouverture entre les articulations. Cette libération d’espace a un effet de pompe qui permet au sang et à la lymphe de mieux irriguer l’articulation. Or, c’est la lymphe qui nourrit le cartilage auquel sont notamment liés les problèmes d’arthrite et d’arthrose. »

L’ostéopathe explique que la circulation de la lymphe est actionnée par des ventricules cérébraux qui agissent comme des pompes pour la distribuer. Elle enrobe le cortex, glisse le long de la moelle épinière et circule partout dans le corps par de petits canaux lymphatiques. Son circuit se déroule en une vingtaine de minutes et se répète.

Échauffements et étirements

Danser, c’est prendre soin de soi

« L’ostéopathie vise surtout la prévention et le traitement des causes en cherchant à favoriser un équilibre global du corps, commente Irène Galesso. Elle se concentre sur trois critères : la vitalité, la mobilité et la position – des os, des organes, des muscles, des systèmes nerveux, fluidiques… La danse travaille globalement la vitalité parce qu’elle engage autant l’énergie liquidienne, organique, musculo-squelettique que chimique; elle engage autant le corps et l’esprit. En sollicitant la créativité des participants, elle active le cortex et la circulation de la lymphe, ce qui favorise la mobilité. Quant à la position, il y a un grand respect du corps des danseurs dans le projet Et si on dansait? Les artistes proposent des exercices doux et donnent la possibilité à chacun de se les approprier et de les effectuer en prenant compte des particularités de leur corps. Certains vont se lancer dans une danse explosive tandis que d’autres vont rester dans des mouvements plus minimalistes. Mais cela ne veut pas dire que le corps ne travaille pas. Chacun vit l’expérience avec qui il est dans l’instant et en retire les bienfaits. En ce sens, le lien entre une séance de danse et une séance d’ostéopathie est très clair pour moi. »

De la tête aux pieds

Mais quel intérêt peut-il y avoir à s’échauffer avant une séance de danse en essayant de dessiner des lettres avec les yeux? Et bien, c’est que, figurez-vous, tous les propriocepteurs qui tapissent nos plantes de pieds pour nous rendre conscients de la position des différentes parties de notre corps, tous ces milliers de récepteurs sont en lien direct avec le cortex visuel, le cervelet et le système de l’oreille interne qui régulent notamment notre équilibre.

« Toute la kinesthésie, la proprioception, partent du regard, affirme Irène Galesso. Un mouvement est plus facile à faire quand il est guidé par la direction du regard. Regarder dans une autre direction peut être un choix chorégraphique, mais reste que le regard nous entraine à faire le mouvement. Il guide aussi notre rapport à l’espace, qui peut être inquiétant quand on a des limitations physiques; on peut se sentir vulnérable. En utilisant le regard de façon adéquate, on est plus fort. De même qu’en laissant tomber le poids du corps, en laissant la gravité agir sur ses muscles de posture et étant à l’écoute de ses sensations via les propriocepteurs. C’est tellement important qu’on parle de plus en plus de la kinesthésie et de la proprioception comme d’un sixième sens. Pour ce qui est du rapport à la gravité, certains spécialistes affirment même que le réflexe sensoriel provoque du mouvement. Autrement dit, le mouvement crée des sensations et les sensations créent du mouvement. »

Sens et conscience

De là à considérer l’émotion comme un mouvement, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement pour aborder la question de l’apport de la musique dans le projet Et si on dansait? « La musique ajoute à la dimension artistique de la danse qui est un mode d’expression par lequel chaque individu trouve sa place, sa façon de s’exprimer, commente Irène Galesso. La musique vient ouvrir d’autres portes en permettant au corps de s’exprimer dans une voie abstraite, indicible, d’aller dans l’émotif. On peut alors libérer des tensions émotives, des peurs, des craintes, mais aussi des joies, de la tendresse… »

« Nos six sens sont éveillés au maximum avec la danse, conclut-elle. Elle nous donne une chance de développer la présence à soi et de satisfaire notre curiosité face au monde. Avant, on ne donnait pas cette chance aux personnes âgées. Elles ont plus de droits et plus de possibilités qui leur sont offertes. On commence à comprendre aussi qu’au-delà des activités et des divertissements en tout genre, il y a quelque chose de plus profond à découvrir et à nourrir. »


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Questions aux artistes

Pourquoi vous être engagés dans le projet Et si on dansait ?

Emmanuel Jouthe : Je suis dans la quarantaine et je me suis rendu compte que j’étais plutôt étranger à ce que certains appellent « le bel âge » ou « l’âge d’or ». Cela m’a donné envie d’approfondir le contact et la relation avec des gens d’une plus longue expérience de vie que la mienne. J’en avais déjà rencontré avec le projet Écoute pour voir – dont Sarah a fait partie – et à l’occasion d’une expérience dans une maison de retraite. Ces personnes expriment une vitalité et une vulnérabilité qui me touchent et m’intriguent. Elles témoignent d’une réalité corporelle que j’ai envie de mieux connaître et dont je crois pouvoir apprendre. Je pense aussi que le fait de mettre en lien des êtres matures avec des adolescents – même si, dans les faits, il n’y en a que deux dans le groupe – peut être très riche pour tout le monde.

Sarah Dell’Ava : Ayant une pratique personnelle avec des groupes intergénérationnels, je suis à l’affut d’expériences comme celle-ci pour parvenir à mieux cerner ce que signifie être en mouvement à différents moments de la vie; voir avec quelles subtilités et quelles couleurs cette force de vie s’exprime selon les âges et les individus. D’une certaine façon, Et si on dansait? devient pour moi un territoire où je peux essayer d’interroger, de comprendre la présence au geste, car mon travail porte beaucoup sur la présence à soi et au mouvement.

Photo atelier 1 - Et si on dansait - Xavier Curnillon

Comment la spécificité de ce public conditionne-t-elle votre approche ?

Sarah : La présence à soi et au geste des membres du groupe m’émeut énormément justement. C’est comme si, autant dans notre approche que dans la leur, on ne pouvait pas faire autrement qu’aller à l’essentiel. Personne n’est là pour faire des preuves. On n’est pas dans une projection extérieure, mais dans une qualité d’être à ce qu’on fait. C’est ce que je ressens. Il y a aussi un paradoxe parce qu’on a relativement peu de temps pour mener à bien le projet et qu’en même temps, il exige de la douceur et de la progressivité : on est obligé de prendre le temps de bien expliquer les choses, de bien préparer le corps, de répéter les explorations… C’est un mélange fascinant d’efficacité et de lenteur.

Emmanuel : Notre approche est très différente du travail avec des danseurs professionnels. Dans ce cas précis, on est face à des corps qui sont tout simplement expressifs. Ce qui importe avant tout, c’est le contact, le dialogue, de répondre aux questions, de gérer les craintes, les appréhensions, les problèmes de mémoire… Cela nous amène à questionner systématiquement notre vision du corps et de la danse. Au même titre que les astrophysiciens, après être allés chercher loin dans l’espace, en arrivent à la conclusion qu’ils peuvent obtenir des réponses similaires en étudiant le micro, il est possible d’approfondir la danse en travaillant avec des sujets qui n’ont peut-être pas la capacité physique de donner des formes « spectaculaires », mais qui possèdent une essence corporelle et expressive incroyable. Il n’est plus juste question de mouvement, de mise en situation et de forme, mais de corps chargés. Il y a dans chacun d’eux quelque chose d’unique, une trajectoire de vie profondément inscrite. On sent vraiment les personnalités. Elles s’expriment dans toutes les attitudes et tous les mouvements. Rendre compte de cette réalité dans un langage artistique scénique est un beau défi.

Sarah Dell'Ava - Et si on dansait? © Xavier Curnillon

Quels éléments de l’œuvre CINQ HUMEURS pensez-vous transposer dans ce projet de médiation artistique ?

Sarah : J’ai vu le spectacle et je me souviens très clairement m’être dit que la pièce ne mettait pas en scène une virtuosité, mais qu’elle travaillait avec la charge de chaque être sur scène plutôt que de parler de danse. Je trouve donc assez facile de faire le pont, même si les consignes chorégraphiques sont différentes. Je n’ai pas l’impression que nous avons à faire un saut immense pour nous inscrire dans la continuité de cette œuvre.

Emmanuel : C’est intéressant d’entendre ce commentaire parce que même si je n’étais pas dans la virtuosité, je poussais l’interprète à ses limites en demandant de lutter pour l’équilibre, par exemple, ou en proposant des mouvements qui impliquaient une certaine force. Physiquement, c’était très exigeant. Le dépassement dont j’ai envie avec les participants de Et si on dansait? porte plus sur la proprioception, l’estime de soi et le plaisir dans le langage corporel. La différence fondamentale est que j’ai abordé CINQ HUMEURS comme une simple réponse à la musique des Quatre Saisons de Vivaldi alors que là, je travaille concrètement la thématique des saisons.

02.Jour3copie

Avez-vous des attentes pour la présentation en fin de processus ?

Emmanuel : Je me sens en migration avec ces personnes vers une terre inconnue. On la voit, on ne sait pas à quoi elle ressemble, on nous fait confiance pour mener le bateau à bon port. Alors on se donne évidemment des paramètres au niveau scénique, mais cette expérience est plus que la création d’un « spectacle », c’est une aventure collective. On est vraiment dans l’art vivant. Je m’attends à composer avec de nouvelles réalités d’une semaine à l’autre. Chaque rencontre est importante.

Sarah : Je réalise à quel point le processus de création en est un de rencontre avec soi, de transformation et que notre ancrage principal est d’accompagner les participants dans cette aventure. Pour moi, c’est ça l’essentiel. La pièce à créer ne fait que nous propulser tous ensemble vers un même but, un désir commun.